BOURDONNEMENTS
UN : J’ai des bourdonnements d’oreille.
DEUX : Non.
UN : Comment, non ? Je vous dis que j’ai des bourdonnements d’oreille.
DEUX : Non.
UN : Je suis mieux placé que vous pour le savoir.
DEUX : Non.
UN : Dites que vous n’entendez pas mes bourdonnements d’oreille, si vous voulez…
DEUX : Mais je ne veux pas.
UN : Parce que j’ai beau être le nombril de l’univers…
DEUX : Ah, c’est vous, le nombril de l’univers ?
UN : Oui…
DEUX : Tiens, je croyais que c’était moi.
UN : Non, c’est moi ; eh bien, c’est pas parce que je suis le nombril de l’univers que mes bourdonnements d’oreille, tout le monde doit les entendre. Il faudrait que je fusse à la fois très orgueilleux et très bête pour le croire. Mais j’ai des bourdonnements d’oreille.
DEUX : Nom d’un petit bonhomme, ce qu’il peut faire soif.
UN : C’est le désert, qui fait ça.
DEUX : Pas celui d’Ermenonville, quand même. Non, ça serait plutôt le hamac. À chaque fois que je suis dans un hamac, je l’ai remarqué, il fait soif.
UN : C’est peut-être parce qu’on se balance. Ça fait du vent, et le vent dessèche les muqueuses.
DEUX : Enfin, tout ça, ça ne vous empêche pas de dire des bêtises. Vous ne pouvez pas en même temps avoir des bourdonnements d’oreille et être le nombril de l’univers. Un nombril, ça peut pas avoir des bourdonnements d’oreille.
UN : Pourquoi ?
DEUX : Parce que ça n’a pas d’oreilles.
UN : Si vous voulez absolument chercher la petite bête, pas la peine de vous donner tant de mal, vous en avez une sur le nez depuis un quart d’heure.
DEUX : Oui, mais celle-là j’y touche pas. C’est une coccinelle. Les coccinelles, c’est sacré.
UN : Je me demande vraiment quel plaisir elle peut trouver à stationner comme ça sur votre nez.
DEUX : On trouve bien du plaisir à stationner dans la forêt d’Ermenonville, nous.
UN : Oui, mais si j’avais l’impression que c’est sur le nez de quelqu’un que nous sommes en train de faire du hamac, eh bien je ne serais pas à mon aise. Je préférerais m’en aller.
DEUX : Cette pauvre petite bête, elle ne sait pas qu’elle est sur mon nez.
UN : Elle vous fatigue pas ?
DEUX : Si, un peu. C’est pas qu’elle pèse bien lourd, mais quand on a une coccinelle sur le nez, je sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai beau essayer de plus y penser, c’est plus fort que moi, je louche. Loucher, à la longue, ça épuise. Et puis en plus, comme je suis superstitieux et que je voudrais pas qu’elle s’en aille de dessus mon nez, cette coccinelle, à chaque fois que je parle, faut que je fasse bien attention, parce que j’ai une tendance à parler du nez, et que si je parle du nez ça va lui faire des vibrations dans les pattes, alors elle aura peur, cette pauvre petite bête, et elle fichera le camp. Enfin, tout ça, moi qui espérais me reposer, je vais être dans un bel état, ce soir, au point de vue nerveux.
UN : Quand vous serez vraiment fatigué, vous savez, j’ai un nez aussi, moi. Et confortable. Si votre coccinelle est susceptible d’accepter un changement de nez, il est à votre disposition.
DEUX : Elle n’a pas de raison de changer. Pour qu’elle change, c’est comme les appartements, ça : faudrait que votre nez soit moins cher que le mien, ou mieux exposé.
UN : Vous me faites rigoler, avec votre histoire de nombril qui ne peut pas avoir de bourdonnements d’oreille. Il est pourtant bien placé, au milieu du ventre, pour en avoir. Parce que le ventre, si on dit : ventre affamé n’a pas d’oreilles, qu’est-ce que ça voudrait dire, si les ventres, quand ils sont pas affamés, ils n’avaient pas d’oreilles non plus ? Le ventre, ça a des oreilles, sauf quand c’est affamé.
DEUX : Voui. Mais être le nombril de l’univers, c’est pas du tout pareil que d’être le nombril d’un ventre.
UN : S’entendre dire des choses pareilles à Ermenonville, à deux pas du désert et du tombeau de Jean-Jacques Rousseau ! Quand on dit : le nombril de l’univers, ça sous-entend forcément que l’univers, dans une certaine mesure, ressemble à un ventre.
DEUX : En tout cas, vous me feriez bien rigoler aussi, mais j’ose pas, à cause de la coccinelle que j’ai sur le nez.
UN : Pourquoi je vous ferais bien rigoler, si vous osiez ?
DEUX : Parce que le nombril de l’univers, jusqu’aujourd’hui, j’avais toujours entendu dire que c’était moi.
UN : Eh bien, moi, je ne veux pas vous retirer vos illusions. Mettons que ça soit vous. Et puis, personnellement, ça ne me déplairait pas de penser que l’univers possède deux nombrils. Vous et moi.
DEUX : Oui, mais s’il y en a deux, ça commence à prendre de son importance, les nombrils. C’est comme la Légion d’honneur ou le Jockey Club, plus on est de fous, moins ça fait distingué. Deux nombrils, hein ? Bientôt il y en aura trois, de nombrils à l’univers, et puis quatre.
UN : Je crois que ça ferait plaisir à Georges, si on l’admettait avec nous, parmi les nombrils.
DEUX : Un autre nombril, tenez, qui demanderait pas mieux, c’est la cousine Paulette.
UN : Et puis alors, puisqu’on est à Ermenonville, comme nombril de l’univers à titre posthume, je crois qu’on pourrait pas faire autrement que d’admettre Jean-Jacques Rousseau.
UN et DEUX : Boum !
DEUX : Faites un peu attention, avec votre hamac !
UN et DEUX : Boum !
DEUX : Regardez-moi ça ! Si vous vous balancez aussi, il faut qu’on se balance sur le même rythme, ou sans ça, c’est forcé qu’on se cogne.
UN : Votre coccinelle ?
DEUX : Elle s’est cramponnée. Elle est pas partie.
UN : C’est tenace, ces petites bêtes.
DEUX : Jean-Jacques Rousseau, oui. Nombril de l’univers, je me demande si ça lui ferait tellement plaisir. Parce que lui, son nombril, c’est pas de ça qu’il était tellement fier. C’est autre chose, qu’il montrait à tout le monde.
UN : C’était pas par fierté.
DEUX : Mais ça, pour avoir des bourdonnements d’oreille, Jean-Jacques Rousseau, il en avait.
UN : M’en souvenais plus.
DEUX : Mais si. Ça lui est venu tout d’un coup : bing ! Tiens qu’il s’est dit, voilà mes oreilles qui bourdonnent. Et puis l’ennui, c’est que les oreilles de Rousseau, c’était pas comme les mouches, qui bourdonnent pendant un été, et puis après c’est fini, ça meurt en attendant les mouches de l’été suivant. Non, les oreilles de Rousseau, depuis ce moment-là jusqu’à la fin de sa vie, elles ont tenu bon, sans se renouveler, et sans s’arrêter de bourdonner ; pas même pendant les week-ends qu’il venait passer à Ermenonville, ce pauvre Rousseau, avec ses deux oreilles qui bourdonnaient, une de chaque côté.
UN : Pourvu que ça ne me fasse pas pareil. Je n’aimerais pas passer toute ma vie avec ces deux choses qui me bourdonnent des deux côtés de la tête.
DEUX : Vous, ça n’a rien à voir. C’est pas des bourdonnements d’oreille que vous avez.
UN : Vous êtes d’une bêtise, mon pauvre ami, qui me donnerait des bourdonnements d’oreille, si je n’en avais pas. Pour vous, un bruit que vous n’entendez pas, c’est un bruit qui n’existe pas. Eh bien n’en parlons plus. Nom d’un petit bonhomme, ce qu’il peut faire soif.
DEUX : Faudrait tout de même pas me croire plus bête que cette pauvre petite bête que j’ai sur mon nez. Si je ne les entendais pas, vos bourdonnements d’oreille, alors oui, je croirais que c’est des bourdonnements d’oreille, et je vous le dirais. Si je vous dis que c’en est pas, c’est que précisément, moi aussi je les entends, vos prétendus bourdonnements d’oreille…
UN : Vous avez peut-être des bourdonnements d’oreille aussi.
DEUX : Mais non.
UN : Pourquoi ?
DEUX : Parce que je ne crois pas aux coïncidences.
UN : Alors, ce bruit qu’on entend tous les deux ? Vous croyez que c’est le bruit du désert d’Ermenonville ?
DEUX : Non, c’est le remords, qui fait ce bruit-là.
UN : Parce qu’on a volé les deux hamacs de Georges pour notre week-end à Ermenonville ?
DEUX : Non. On a des remords parce que depuis trois jours c’est l’été. Vous ne reconnaissez pas le bruit des vagues ?
UN : C’est vrai : elles font bzzzzz… Depuis trois jours on devrait être au bord de la mer !
DEUX : C’est ça nos bourdonnements d’oreille : la houle nous hante.
UN : C’est pas à Ermenonville qu’on devrait faire du hamac. On n’est pas là où il faut. Et c’est grave, ça, quand le nombril de l’univers n’est plus à sa vraie place. L’univers est un ventre qui tourne, suivant les saisons, et voilà que nous autres ses nombrils, nous ne l’avons pas suivi dans sa rotation.
DEUX : C’est grave. Quand l’univers a des bourdonnements de nombril, eh bien ça y est !…
UN : Ça y est quoi ?
DEUX : J’ai gagné ! Comment voulez-vous que je parle de bourdonnements de nombrils sans que ça fasse vibrer mon nez ? Elle est partie.
UN : La coccinelle ?
DEUX : La coccinelle. La pauvre petite coccinelle d’Ermenonville.